Deux heures de marche, au bas mot. Des centaines de mètres de dénivelé. Des marches de granit, des lacets serrés, des forêts de châtaigniers et des parois rocheuses qui tombent à pic. Et aucune possibilité d’arriver en voiture.
La Val Codera, en Valchiavenna dans la province de Sondrio, conserve une particularité devenue rarissime dans les Alpes lombardes : il n’existe pas de route carrossable pour atteindre le village de Codera, perché à 825 mètres d’altitude. Le voyage ne s’achève pas quand on coupe le moteur — il commence exactement à ce moment-là.
La mulattiera : le seul chemin vers Codera depuis Novate Mezzola
La montée classique part de la zone haute de Novate Mezzola, là où s’arrête définitivement l’asphalte. À partir de ce point, une ancienne mule-route s’enfonce dans la montagne, construite pierre après pierre, gradin après gradin, dans le granit qui caractérise profondément ce territoire.
Le sentier prend rapidement de la hauteur à travers des lacets et de longues portions d’escaliers de pierre. En certains endroits, on a l’impression de marcher sur une œuvre de génie civil patiemment érigée à même la roche, avant que l’ingénierie moderne n’existe. Le granit n’est pas ici un simple décor : il fait partie de l’histoire, de l’économie et de l’architecture de la vallée.
La traversée des châtaigneraies et des tronçons plus dégagés offre des échappées sur le fond de vallée et sur le Lac de Mezzola. Quelques centaines de mètres de dénivelé suffisent à créer une distance qui paraît bien plus grande que celle indiquée sur la carte.
Codera : un village où le silence a encore du poids
En arrivant à Codera, la première chose qui frappe n’est pas visuelle. C’est une absence. Le bruit continu des moteurs n’existe pas ici. Dans les villes et les bourgs ordinaires, nous ignorons un fond sonore permanent fait de voitures, de motos, de camions et de portières qui claquent. À Codera, ce bruit n’existe tout simplement pas.
Ce qui reste n’est pas un silence absolu — la montagne n’est jamais vraiment silencieuse. On entend l’eau, les voix, les animaux, le vent dans les arbres, une porte qui se ferme, des pas sur le pavé. Le silence de la Val Codera n’est pas vide : il est plein de sons qu’on ne sait plus écouter ailleurs.
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Les maisons de pierre racontent elles aussi le rapport entre les habitants et ce territoire. Mais il serait faux de transformer Codera en carte postale romantique. Vivre sans route signifie affronter des difficultés très concrètes : transporter des matériaux, organiser les approvisionnements, gérer les urgences. Pour certains transports lourds, l’hélicoptère entre en jeu. L’isolement conditionne la vie quotidienne d’une manière que le visiteur de passage ne saisit qu’en surface.
Pourquoi l’isolement a préservé la Val Codera mieux que n’importe quel classement
On peut se demander ce qui se serait passé si une route avait été construite jusqu’à Codera. L’accès aurait été simplifié, certes. Mais le territoire serait aujourd’hui très différent. Une route n’apporte pas seulement des voitures : elle apporte des parkings, des infrastructures, du trafic et surtout une transformation radicale de la perception des distances.
En Val Codera, cette transformation n’a pas eu lieu. Cela ne signifie pas que la vallée est restée figée dans le passé — les technologies modernes y sont présentes, les besoins ont évolué. Mais un élément fondamental demeure : pour entrer dans le cœur de la vallée, il faut encore marcher.
Cette condition sélectionne aussi le tourisme de manière naturelle. La mule-route fonctionne comme un filtre. Avant, le fond de vallée relié aux grandes voies de communication ; après, un territoire où la vitesse change de sens. Qui monte jusqu’à Codera doit vraiment le vouloir : plusieurs heures d’effort, une météo à surveiller, des chaussures adaptées, la fatigue acceptée. Le tourisme du pare-brise — on se gare, on photographie, on repart — n’existe pas ici.
Trekking en Val Codera : ce qu’il faut savoir avant de partir
Le fait que le sentier soit bien connu ne dispense pas d’une préparation sérieuse. La montée depuis Novate Mezzola présente de nombreux gradins et un dénivelé significatif. Selon le point de départ, l’entraînement et les conditions du parcours, il faut compter au moins deux heures de montée en progressant sans précipitation.
En été, les basses altitudes peuvent devenir très chaudes : partir tôt le matin change considérablement l’expérience. En hiver, neige et verglas rendent les escaliers de pierre nettement plus exigeants. Voici l’équipement minimal recommandé :
- Chaussures de randonnée à bonne accroche, chevilles maintenues
- Eau en quantité suffisante pour l’aller-retour (aucun point de ravitaillement garanti)
- Vêtements adaptés à la saison, y compris une couche imperméable
- Vérification préalable des conditions météorologiques et de l’état du sentier
- Départ tôt, notamment en période estivale
Une fois le village atteint, on peut repartir par le même chemin ou continuer vers l’intérieur de la vallée. Car Codera n’est pas la fin du parcours : c’est presque le début de la Val Codera. Au-delà du village, le territoire s’étend vers de petits hameaux, des forêts et des environnements progressivement plus sauvages.
Le vrai luxe de la Val Codera : devoir mériter chaque mètre de paysage
Nous sommes habitués à considérer qu’un lieu est meilleur quand il devient plus facile d’accès. On construit des routes, des parkings, des téléphériques pour supprimer les distances et les dénivelés. La Val Codera raconte une histoire différente.
La difficulté d’accès, bien qu’elle représente un problème concret pour ceux qui y vivent, est aussi devenue l’une des raisons pour lesquelles ce territoire conserve une identité aussi forte. Après avoir marché des heures sur les marches de granit, on regarde différemment une fontaine, une ruelle ou une maison de pierre. On y a investi quelque chose : du temps, de l’effort, de l’énergie.
La montagne réimpose ainsi sa propre échelle. On ne peut pas accélérer le sentier. On ne peut pas sauter les lacets. Un pas, puis un autre, puis encore un autre. La lenteur a ralenti le passage du temps sur ce territoire, créé des difficultés, certes, mais aussi empêché que cette montagne devienne le simple décor traversé par une route de plus.
Dans une époque où presque tout doit être immédiat, confortable et accessible, la Val Codera conserve un privilège rare : elle oblige encore celui qui arrive à conquérir le paysage, pas après pas.
Comment organiser une visite : repères pratiques depuis la Lombardie
La Val Codera est accessible depuis Milan en environ 1 h 30 à 2 heures en voiture, en rejoignant Novate Mezzola par la SS36 en direction de Chiavenna. Des liaisons en train existent depuis Milan-Centrale jusqu’à Chiavenna, avec correspondance locale. Le stationnement se fait au départ de la mule-route, à Novate Mezzola.
L’excursion aller-retour jusqu’à Codera représente une journée complète pour la plupart des randonneurs. Ceux qui souhaitent explorer la haute vallée ont la possibilité de passer la nuit au Rifugio Brasca, seul hébergement de montagne de la zone, dont il est conseillé de vérifier les dates d’ouverture avant de planifier la sortie.
La vallée reste l’une des rares en Lombardie à n’avoir jamais été dotée d’une route carrossable — et c’est précisément ce détail qui continue d’attirer chaque année des milliers de randonneurs en quête d’un territoire où la géographie a encore le dernier mot.
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