Un matin ordinaire sur le quai de la station Michel-Ange — Auteuil, début juin 2026. Les voyageurs attendent, téléphone en main, regard distrait. Puis le métro arrive : flancs couverts de lettrages multicolores, de formes entrecroisées, de signatures stylisées qui courent du bas des portes jusqu’au toit des wagons. Un train. Deux trains. Trois. La cadence des rames taguées ne faiblit pas.
Ce n’est pas une impression. Des journalistes du Parisien ont passé une matinée entière postés sur le quai d’une station de la ligne 10 début juin, et les chiffres qu’ils ont relevés sont sans appel. Comment la ligne 10 est-elle devenue le terrain de jeu favori des graffeurs parisiens, et que coûte vraiment cette guérilla de couleurs à la RATP ?
Le comptage du Parisien : 18 rames taguées sur 22 en une seule matinée
Les observateurs du Parisien n’ont pas cherché midi à quatorze heures : ils ont compté. Sur les 22 métros qui se sont succédé ce matin-là sur la ligne 10, seuls 4 sont repartis sans un seul tag. Soit un taux d’atteinte dépassant les huit rames sur dix. Le phénomène ne distingue ni l’âge ni le statut du matériel roulant.
Les anciennes rames — parmi les plus vétustes du réseau parisien — sont touchées, mais les tout nouveaux MF19, introduits sur la ligne il y a quelques mois à peine, n’ont pas été épargnés non plus. Pour les graffeurs, l’ancienneté d’un wagon ne semble manifestement pas entrer en ligne de compte.
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Pourquoi la ligne 10 concentre-t-elle autant de tags ?
La thèse du ralentissement du nettoyage
Une explication circule parmi les observateurs du réseau : la RATP aurait discrètement ralenti le rythme de nettoyage des anciennes rames, destinées à être retirées du service dans les prochains mois. Laisser vieillir un train qu’on s’apprête à mettre à la retraite coûterait moins cher que d’entretenir sa carrosserie jusqu’au bout. La régie dément fermement cette version.
La version officielle de la RATP
Selon la RATP, la concentration de tags sur la ligne 10 s’explique avant tout par les travaux en cours ces derniers mois. Ces chantiers ont provoqué l’immobilisation de certains trains, des transferts d’entretien entre sites et la fermeture temporaire de plusieurs dépôts. Des rames stationnées plus longtemps, dans des configurations inhabituelles, offrent davantage d’opportunités aux graffeurs qui opèrent généralement de nuit.
Une hausse de 30 % sur l’ensemble du réseau depuis le début 2026
La RATP tient cependant à replacer la ligne 10 dans un contexte plus large. La régie affirme que sur les quatre derniers mois, le nombre de tags sur l’ensemble du réseau a progressé de 30 % par rapport à la même période en 2025. La ligne 10 cristallise l’attention, mais elle n’est pas un cas isolé : d’autres lignes enregistrent des hausses comparables, même si aucune n’atteint ce niveau de saturation visuelle.
La RATP n’avance pas d’autre explication structurelle que celle des travaux pour justifier cette accélération générale. Une lacune d’analyse que certains spécialistes du transport urbain jugent insuffisante au regard de l’ampleur du phénomène.
Le coût réel : 20 millions d’euros par an et 340 % d’interpellations en plus
Derrière les couleurs, il y a une facture. La RATP rappelle que l’entretien et le nettoyage des rames tagués représentent chaque année plus de 20 millions d’euros pour la régie. Une somme qui couvre les produits de traitement, la main-d’œuvre spécialisée et l’immobilisation des trains pendant les opérations de décontamination.
Sur le volet répressif, les chiffres sont tout aussi frappants. Alors que le nombre de graffitis a augmenté, celui des interpellations a suivi une trajectoire encore plus marquée : la RATP fait état d’une hausse de 340 % des arrestations sur la même période par rapport à 2025. Les équipes de sécurité de la régie, appuyées par la préfecture de police de Paris, ont donc intensifié leur présence dans les dépôts et les voies en dehors des heures de service.
- 22 rames comptabilisées en une matinée sur la ligne 10
- 4 rames seulement sans aucun tag ce jour-là
- +30 % de tags sur l’ensemble du réseau RATP sur quatre mois (vs. 2025)
- +340 % d’interpellations sur la même période
- Plus de 20 millions d’euros dépensés chaque année pour le nettoyage des rames
Les MF19 tout neufs déjà dans le viseur des graffeurs
Ce qui frappe peut-être le plus dans cette affaire, c’est que les nouvelles rames MF19 — flambant neuves, introduites sur la ligne 10 il y a quelques mois à peine — sont déjà couvertes de tags. Pour la RATP, qui a investi massivement dans ce renouvellement du matériel roulant, la situation est doublement préoccupante : elle signifie que la nouveauté d’un train ne constitue plus aucun frein symbolique pour les tagueurs actifs sur cette ligne.
La question de savoir si des mesures spécifiques seront déployées pour protéger ce matériel récent — revêtements anti-graffiti renforcés, surveillance accrue des dépôts concernés — reste pour l’heure sans réponse officielle de la part de la régie.
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